WORD'S POWER!

Il est de plus en plus reconnu que manger est un acte citoyen. Je vous conseille d'ailleurs, à ce sujet, le livre d'Alain Ducasse : Manger est un acte citoyen. Les citoyens veulent savoir d'où vient leur nourriture (pays, type de culture). Tandis que les Carrefour Express avalent d'anciennes épiceries de quartier à chaque coin de rue, des épiceries locales et bio voient le jour. Sur les devantures, on peut lire : épicerie bio, supermarché bio, légumes bio, produits bio. Tout devient bio.

C'est à se demander comment, avant l'ère agro-industrielle, un poireau cultivé sans pesticides était-il dénommé? Comment en est-on arrivé à devoir préciser qu'un légume est bio alors qu'il vient de la terre? Ne devrait-il pas être bio par son essence même? Malheureusement, non.

Qu'en est-il de l'appellation bio reprise sur l'étiquette d'une barquette de bœuf haché du Delhaize? Ce supermarché a-t-il récupéré un mouvement en vogue ou veut-il, lui, aussi bien faire? Comment le bio de supermarché peut-il être si peu cher en respectant la rémunération des agriculteurs?

Mais, le bio c'est quoi? L’appellation "bio" est un diminutif qui signifie "issu de l’agriculture biologique", respectueuse de l’environnement et des animaux. Ce label respecte un règlement de l'UE qui a établi un cahier des charges (pas d'additifs, d'engrais, de pesticides artificiels, d'édulcorant, de colorant ou d'exhausteur de goût). On n'y retrouve pas de règles concernant le respect des agriculteurs. Or, pour nous, un produit bio doit être à la fois, sain, écologique et éthique.

L'étendue bio au monde des supermarchés démontre que le mot bio a un impact non négligeable sur notre cerveau à la recherche d'aliments de qualité. Mais encore une fois, que veut dire le mot qualité ?...

La juste utilisation des mots peut donc être interrogée.

Ce regain d'intérêt pour une alimentation, que j'appellerai juste plutôt que bio, vient contrer la vision tronquée de l'alimentaire portée par les intérêts agro-industriels, pharmaceutiques et médicaux. C'est pourquoi, une (grosse) parenthèse sur le pouvoir des mots s'impose. Et oui, ils en ont !

J'ai déjà évoqué le fait que la bonne nourriture, ce n'est pas seulement le goût. Derrière le mot "bonne" se cache la qualité des aliments, le bien être animal, la rémunération équitable des éleveurs, l'état de la terre cultivée,...

Par l'utilisation des mots exploitant agricole et producteur plutôt qu'agriculteur ou cultivateur, la recherche du profit, propre à l'industrie agricole, est mise en avant. Nous oublions donc la personne qui est derrière le légume que l'on mange. L'adjectif "exploitant" signifie selon Wikipédia : "qui tire abusivement profit de qqn, de qqch". A-t-on réellement envie d'associer cette définition à notre nourriture?

Avec le retour au bio, ces appellations tendent à s'étioler au fil du temps. L'artisan est reconnu à sa juste valeur mais peut-être pas encore à son juste prix.

Comme dit plus haut, le terme bio est sali et réutilisé à des fins moins prometteuses.

A la gare centrale, la campagne de lancement de la boisson bio Honest n'aura pas eu sur moi l'effet escompté. "Pas besoin d'une barbe de hipster ou d'un vélo triporteur pour consommer bio", clame le slogan. Ces mots m'ont fait jurer de ne jamais acheter cette boisson faussement honnête (Coca-Cola se cache derrière Honest) qui prend pour cible un groupe social aux contours non définis pour élargir sa clientèle. Pour d'autres, ce slogan fera son effet. 

Ce qui prouve que le choix des mots est important.

 Clin d'oeil à l'expo  RESIST!  au BOZAR jusqu'au 26 août 2018.

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En famille ou entre amis, on pèse (parfois) nos mots. Un choix judicieux peut s'avérer utile pour éviter de blesser quelqu'un. Dans le milieu professionnel, on s'attèle à s'améliorer en communication pour être plus percutant, mieux compris, ne plus hésiter sur un mot lors d'une prise de parole en public. Accepter de prendre le temps de trouver le mot adéquat pour respirer plutôt que de dire "euh...".

A l'heure actuelle, la communication est au centre de notre société. Avec les réseaux sociaux et la presse en ligne, on communique plus vite. Les phrases sont plus courtes et les mots parfois moins réfléchis. A l'inverse, les publicistes, lobbyistes et politiciens ont tout intérêt à s'arrêter sur le choix des mots qu'ils vont afficher ou prononcer. Les mots nous manipulent.

Des études démontrent que les mots ont un impact positif ou négatif sur notre cerveau. Les mots transmettent non seulement des informations mais aussi des émotions. Nous associons les mots à nos expériences vécues et le fait d'entendre un mot réactive les émotions relatives à ce mot. Notre langage influence notre manière de penser.

C'est pourquoi, pendant la guerre du Golfe, le Pentagone a utilisé le mot "frappe chirurgicale" plutôt que bombardement. L'utilisation des métaphores dans le langage courant et en politique est bien analysée dans l'article "Le virus de la métaphore" du dernier Médor. Après la lecture de cet article, on comprend mieux la présence, le rôle et l'impact des métaphores. Et comment les expressions "réchauffement climatique" et "effet de serre" ont mal été choisi pour conscientiser à la problématique environnementale. Effectivement, on aime la chaleur et les serres sont connotées positivement, il y fait chaud et on y fait pousser des légumes.

Et c'est aussi pourquoi, on mange du poulet plutôt qu'une poule. On dira: " Mange ta viande !" mais sans préciser de quel animal il s'agit.

Il y a quelques semaines, tranquillement assise à la terrasse d'un petit restaurant toulousain, j'hésite entre la salade de foie de veau et une vichyssoise. Pour me décider, je demande au serveur de me conseiller dans mon choix et il me répond : "Vous avez le choix entre un animal mort et des légumes". J'ai adoré sa réponse ! C'était simplement dit et vrai. J'ai quand même pris le foie...

L'appellation des poissons est plus proche de la réalité. On mange du saumon, de la plie, de la sole. Dans leur cas, on les nomme par leur nom animal car, c'est bien connu, les poissons n'ont pas de mémoire (surtout les poissons rouges)*.

Bref, appelons un chat un chat pour retrouver la justesse de nos émotions. Et faire honneur aux personnes qui sont à la base de notre alimentation, aux animaux que l'on mange et aux citoyens qui sont loin d'être de naïfs consommateurs !

Alors on chante : "On nous prend faut pas déconner dès qu'on est né / Pour des cons alors qu'on est / Des / Foules sentimentales / Avec soif d'idéal / Attirées par les étoiles, les voiles / Que des choses pas commerciales / Foule sentimentale / Il faut voir comme on nous parle / Comme on nous parle"

Sophie

 

*Vous aurez remarquer l'ironie, j'espère;)